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La femme qui n’a pas d’enfant…



Ne pas avoir d’enfant ? Est-ce un choix ou pas ? Quelles questions cela pose-t-il à la société, à la famille, à soi-même ? Jalons pour une réflexion autour de la femme qui n’a pas d’enfant…



Lorsqu’une femme se trouve en mesure d’enfanter, elle est, aujourd’hui en Occident, amenée à choisir ou non de devenir mère. Pour certaines femmes, avoir des enfants est vécu comme un besoin impérieux, comme l’exprime Valérie, 34 ans : «J’avais tout simplement l’envie d’avoir un enfant, je ne pensais plus qu’à ça, c’était devenu quelque chose de physique ; j’avais envie d’être enceinte ». Ici, il n’y a pas de choix possible. L’envie s’impose. C’est radical. C’est entier. Et c’est une joie et une chance de pouvoir enfanter dans ces cas-là.

Le deuil de l’enfant que l’on n’a pas

Par contre, c’est une souffrance lorsqu’une femme ne peut pas devenir mère alors qu’elle y aspire profondément. Il se peut qu’elle poursuive ce projet en recourant à ce que la médecine offre comme alternatives pour devenir mère ou qu’elle opte pour l’adoption. Mais il se peut également qu’elle n’ait pas d’enfant, finalement. Ceci, pour toute une série de raisons : des réticences devant le parcours médical, des traitements qui ne fonctionnent pas, des alternatives qui ne sont pas acceptées par son conjoint, etc. Dans ce cas, la vie lui impose quelque chose qu’elle va devoir traverser. Ce sera son évolution à elle. Evolution qui va passer par un deuil : celui de l’enfant qu’elle n’a pas. Perdre un enfant avant de l’avoir mis au monde est une épreuve. Il faudra la surmonter. Le pleurer. Le ressentir. L’exprimer. L’accepter. Etre dans ce mouvement-là. Ce mouvement qui sera la vie de cette femme.

Child free women

A l’autre bout : celles qui n’ont pas d’enfant par choix, les «Child free» women, les femmes « libres d’enfants ». Le terme « Child free » est né en 1972 à Palo Alto en Californie et défend le point de vue des personnes, dont les femmes, qui ne souhaitent pas, par choix, devenir parents. Dans les pays occidentaux, ce choix est en hausse constante comme en témoignent les rares statistiques qui y sont consacrées, le sujet restant encore quelque peu tabou. Il est vrai que les femmes qui assument totalement leur choix de non-maternité doivent non seulement conscientiser leurs valeurs mais aussi les assumer. La société dans son ensemble est encore imprégnée par l’idée qu’il faut absolument procréer. On entend encore des propos véhiculant une image de femme sans enfant comme une égoïste. Idées toutes faites, a priori bien évidemment, vu que l’égoïsme, l’altruisme et la générosité ne se mesurent pas au fait d’avoir ou non des enfants.

D’annés en année

Mais entre ces deux extrêmes existe la grosse majorité des femmes qui n’ont pas eu d’enfant sans que ce soit le résultat d’un choix ou d’un non-choix. Ainsi, des relations professionnelles ou amoureuses ont pris le pas sur l’envie d’enfant, ou le père n’a pas été trouvé, ou l’âge a été jugé trop avancé, ou le projet d’enfanter a été reporté d’année en année pour finalement devenir obsolète. L’envie d’enfant peut aussi avoir été vécu durant une période de vie, puis s’être évanoui.

Bref, le moment n’a jamais été tout à fait propice. Ça ne s’est pas présenté. Il y a toujours eu un « mais » quelque part, et ce « mais » est devenu un état de fait que l’on a accepté. Ne pas avoir d’enfant peut tout simplement devenir, à partir d’un certain moment, un choix qui se produit dans un processus de vie que l’on vit phase après phase. Ainsi une femme peut-elle accepter pleinement une non-maternité alors qu’au départ elle n’avait pas de projet précis.

Le lien mère-fille

Ceci dit, l’un des éléments importants qui construit la femme dans son choix, voire son désir, d’avoir un enfant ou pas est relié à son histoire avec sa propre mère. Le lien mère-fille a une histoire souterraine dont ni la mère, ni la fille ne sont généralement conscientes. Dans le psychisme de la fille, il est à parier que ce lien dépose des germes d’envol ou de nidification. Car le lien à la mère touche, entre autres, au désir, à la rivalité, à la légitimité, à la reconnaissance, etc, qui s’érigent en sens et que l’on prend pour siens - et que l’on fait siens, finalement.

En tant que femme qui va désirer ou non un enfant, qui va enfanter ou pas, la relation à la mère et la façon dont on l’intériorise est une composante de base agissante et qu’il faut tout simplement reconnaître. Que l’on ait une mère chaleureuse, distante, absente, aimante, indépendante, fusionnelle, pionnière, traditionnelle, féministe, structurante, volage, fragile, irresponsable, sérieuse, libre, spiritualiste, manichéenne, équilibrée, intelligente, sentimentale, carriériste ou bohème, n’est pas indifférent au fait d’être ambivalente par rapport à la maternité. On ne choisit pas sa mère. Il n’y a donc là aucune raison de culpabiliser ou de se comparer.



Légitimité

Il reste à se positionner par rapport à des réactions de malaise ce dont témoigne Patricia, célibataire et sans enfant : « Lorsque je dis que je n’ai pas d’enfant, je sens un malaise chez l’autre comme s’il s’apitoyait ou comme s’il se posait la question de savoir ce qu’on fait alors, dans ce caslà !!! Le silence qui suit ma réponse est souvent réprobateur. Comme si je faisais figure d’étrangeté ou d’égoïsme !
La question suivante est en général : "Et ça ne te manque pas ? Ce n’est pas politiquement correct mais, non, ça ne me manque pas… ».
Pire : la légitimité d’une femme qui n’a pas d’enfant est encore trop souvent mise en cause, par des réflexions comme : «Toi qui n’a pas d’enfant, tu ne peux pas savoir… » ! Et survit la tendance à attribuer des mobiles spécieux à la femme qui n’a pas d’enfant. On se souvient de la question de cette auditrice à Simone de Beauvoir : « Madame, peut-être écrivez-vous des livres parce que vous n’avez pas d’enfant ? » et à qui celle-ci répondit : « Peut-être faites-vous des enfants parce vous n’écrivez pas de livre ? »

Ça va de soi ?....

Une femme qui n’a pas d’enfant, qu’elle l’ait choisi ou non, dans l’état actuel des choses, ne fait pas partie de la majorité. De ce fait, elle est confrontée à la question de sa non-maternité de façon implicite. Il ne vient à l’idée de personne de demander à une femme qui a des enfants pourquoi elle en a. Cela semble aller de soi. Pourtant, la maternité ne va pas de soi, comme l’exprime Béatrice, 58 ans, sans enfant, philosophe travaillant dans le domaine social :
«Pour moi, dit-elle, la maternité n’est pas un fait mais un sentiment et donc elle ne va pas de soi. Il existe des mères qui ne sont pas des mamans, des mères non maternelles ou non maternantes. Je pense qu’on peut materner d’autres êtres que ses propres enfants : on peut materner son père ou sa mère, un ami, une amie. J’ai vécu cette expérience plus d’une fois dans ma vie. J’entends dans « maternité » le fait de créer sa vie, d’engendrer au quotidien, d’oeuvrer, de chercher, d’inventer, de rester ouverte, d’apprendre toujours, d’aller à la rencontre, de créer du lien et de nourrir ce lien… ».

Multiple

Toujours est-il qu’en arrière-plan du fait de ne pas avoir d’enfants se pose la question de l’identité féminine. Qu’est-ce qu’une femme ? La culture façonne pour une grande part les caractéristiques dites « féminines ». Encore beaucoup de clichés véhiculés. Car il existe des stéréotypes tenaces. Ainsi, du binôme épouse-mère. Très présent, souvent contraignant et aliénant. Trop. Ne tenant pas compte du fait que la réalité des femmes est multiple, comme le souligne Virginie Despentes. Il y a des jeunes, des vieilles, des pauvres, des riches, des grosses, des femmes mariées, des mères de famille nombreuses, des mères célibataires, des lesbiennes, des femmes voilées, des écolos, etc. Et dans ces femmes, il y a des femmes qui n’ont pas d’enfants (1). Et on ne peut pas toutes les mettre dans le même sac. On ne peut pas faire de généralités. Il y a des femmes. Point. C’est-à-dire des êtres humains qui ont un sexe féminin. Et ces femmes sont toutes différentes.

Différentes et solidaires. Les femmes en quête d’affirmation et de libération par rapport à une société et une famille encore très inégalitaires dans certains pays, savent qu’elles ont intérêt à se regrouper pour partager leurs expériences de vie. D’autant plus si cette expérience est atypique. On en revient à la notion de sororité, apparue dans les années 70, qui atteste d’une amitié et d’une solidarité entre femmes….

Les Tentes Rouge

Autre façon de se réunir entre femmes : les « cercles de femmes » qui se développent un peu partout dans le monde. Les femmes y partagent, par des chants, des contes, des danses, des rituels inventés, leurs vies et leurs différences. Ce mouvement, est relié à la mouvance écologique dans un sens large. Il est né du « Conseil International des 13 Grands-Mères », créé en 2004, rassemblement de chamanes et de guérisseuses de traditions du monde entier. Il s’origine également dans l’approche de Miranda Gray et dans le succès du roman d’Anita Diamant, « The Red Tent » d’où est sortie l’idée de rassemblement dans un lieu, la Tente Rouge. Notons que là aussi, la notion de maternité est mise en vedette : la tente rouge est un lieu où les femmes pouvaient mettre au monde leurs bébés et s’isoler pendant leurs règles.

Cercles de femmes et « féminin sacré »

Néanmoins, l’archétype de la Mère et de la femme nourricière n’est pas la seule et unique référence des « cercles de femmes ». En effet, les cercles de femmes revendiquent les différentes facettes de ce que l’on nomme désormais le « féminin sacré ». Ce « féminin sacré » valorise le lien de la femme avec son propre corps via les cycles biologiques, hormonaux, menstruels reliés aux grands cycles naturels, d’où un lien fort à la Lune. Il y a la valorisation et la recréation de tout un ensemble de grandes figures féminines décriées par le passé, dont certaines font écho à la femme libre et sans enfants, comme la Sorcière, la Guerrière, la Chevalière, l’Amazone, la Magicienne, la Visionnaire, etc. De même, des références aux Déesses sans enfant, tels que Diane chasseresse et Minerve.
Le lien fort de la femme avec la nature, dans ce mouvement, donne évidemment une place importante à l’archétype de la Mère. Ainsi la femme qui n’a pas d’enfant peut-elle, dans cette optique, être considérée comme vivant l’archétype de la mère sous une autre forme que l’enfantement biologique. La femme qui n’a pas d’enfant, dans le meilleur des cas, vivrait cet archétype de façon créative. Mais ici aussi, on se situe par rapport à l’enfantement, qu’il soit biologique ou non…

Etre…

Aussi est-il nécessaire de rester vigilant pour ne jamais tomber dans le piège qui consisterait à imposer une image idéale. Car il n’est absolument pas nécessaire d’être créative pour exister. Il n’est pas nécessaire de prouver quoi que ce soit pour vivre sa féminité sans enfant. Il suffit d’être qui on est devenue en ayant ou en n’ayant pas d’enfant et de « faire fructifier son être intime en se réjouissant de ce que l’on a et de qui l’on est», selon la belle formule de la psychothérapeute Isabelle Tilmant dans son livre « Epanouie, avec ou sans enfant ». L’expérience de ne pas avoir d’enfant ou l’expérience d’en avoir sont des expériences différentes, qui enrichissent tout simplement le fait de vivre ensemble.

… en processus

Vivre son identité de femme n’est pas un état statique. On n’est pas femme une bonne fois pour toutes, ni mère une bonne fois pour toutes. Il y a différents moments de vie, différentes rencontres, différentes expériences par lesquelles chaque femme passe et qui révèlent chaque fois une facette différente de qui elle est. Vivre son identité féminine est tout simplement un processus toujours en mouvement.

Marie-Andrée Delhamende

aufildestentesrouges@live.be - aufildestentesrouges.blogspot.be
(1) Brigitte Liébecq a animé un atelier d’écriture avec des femmes n’ayant pas eu d’enfant à la Maison des Femmes de Liège.
Livres : «Epanouie, avec ou sans enfant», Isabelle Tilmant, Ed. Anne Carrière.
« Je n’ai pas donné la vie », Myriam Buscema, Ed. Dricot.
« La danse des grands-mères »,
«Femmes qui courent avec les loups » de Clarissa Pinkola Estès.



Paru dans l'Agenda Plus N° de
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