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La nouvelle famille, réalité et rêve…



Doubles foyers, beaux-parents, nouvelle fratrie. Pas facile de lâcher les anciens modèles pour aller vers la réalité d’une nouvelle famille à construire.



L’écrivaine Nancy Houston définit l’être humain comme étant une « espèce narrative ». C’est vrai que l’être humain se raconte sans cesse des histoires, rêve sa vie, bâtit des châteaux en Espagne, défend des idéaux, se bat pour des idées, édifie sa vie sur des mythes, tant dans la sphère collective que dans la sphère privée. Ainsi, la vie de couple. Elle est riche en rêves de tout acabit, dont celui de la famille. Le rêve de famille est une composante importante de la vie de couple et ce rêve présente différents visages.
Certaines personnes ont parfois un désir d’enfant qu’elles veulent élever seules. Elles sont rares ; la famille monoparentale est plutôt la conséquence d’un désistement du ou de la partenaire. Aussi rares sont les couples qui choisissent de former une famille sans avoir d’enfant. Ce n’en sont pas moins des familles avec des cousins, des tantes, des neveux et tout ce qui unit les personnes par un lien quelconque de parenté.

Mais le rêve partagé majoritairement par les couples est cependant bel et bien de « fonder une famille », pour reprendre l’expression consacrée. Et « fonder une famille » suppose d’avoir des petits. C’est un projet… ou un hasard. En tous cas, le couple de base est généralement composé de deux conjoints, hétéros ou homos, unis au moment de la prise de décision d’avoir un enfant. S’ensuit la vie. Les moments de joie et de peine, la solidarité et les disputes. S’ensuit parfois le fait de devoir se séparer, de vouloir se séparer, ceci pour de multiples raisons. Ils sont en passe de devenir rares ceux et celles qui vivent ensemble à la vie, à la mort. Mais, après une séparation, il se peut que quelqu’un arrive, au détour d’un chemin… Et un nouveau couple se reforme !

Tordre le cou au rêve !

Après une première séparation, lorsqu’une personne fait une rencontre sérieuse, elle investit cette relation d’autant plus. Et elle ne se rend pas toujours compte que le rêve est toujours là. Car le rêve de la famille idéale a la vie dure ! C’est une famille que l’on veut refaire, idéale, oui. Enfants de la première union, enfants du conjoint, enfants du nouveau couple, ensemble et heureux sous le même toit !!... après, concède-t-on, les quelques ajustements nécessaires faits par l’un et l’autre en toute bonne foi. Un rêve relayé par films et séries où les thèmes de base sont assez identiques, tous milieux confondus : être ensemble, être heureux. Mais voilà, cet « être ensemble » a différents visages. Et comme en chaque chose, les généralités font faillite aux premières prises avec la réalité.
Chaque réalité familiale est unique. Quand on se rencontre dans la quarantaine avec des adolescents, c’est une réalité bien différente d’une rencontre qui a lieu dans la trentaine avec des enfants.
Mais s’il est une sagesse à essayer d’intégrer dans les ceux cas, c’est de faire le deuil du rêve et de « faire avec » la réalité, donc avec le visage de la nouvelle famille, quel qu’il soit! Le tout est d’essayer de se rendre compte de la nature de cette nouvelle famille que l’on construit.
C’est ce dont témoigne Valérie, mère de deux adolescentes de 13 et 15 ans, qui rencontre Paul, père d’un grand adolescent de 16 ans. «Je me suis rendu compte que ma famille recomposée a une dynamique toute différente de ma première famille nucléaire et qu’il est difficile d’accepter cette différence. Il faut que je fasse le deuil du rêve que j’avais. Ce que je reconstruis ne sera pas le rêve que j’avais».

Famille ?

« La recomposition familiale remet en question l’idée culturelle que nous avons de la famille. Elle nous interroge sur l’alliance, sur la fratrie, sur l’entité « ménage », sur les liens intergénérationnels » (In Claire Garbar, Francis Théodore, Les familles mosaïques, éd. Nathan).
C’est un véritable questionnement de faire partie d’une famille recomposée. Cela questionne la notion même de famille. Qu’est-ce qu’une famille ? Lorsque la famille est biologique, elle est reconnue juridiquement. Un lien juridique unit les membres du couple. Et il y a une filiation qui unit biologiquement ou par adoption les enfants à leur parents. C’est simple, clair, cadré par la loi.
Si le couple premier éclate et qu’un nouveau couple se reforme, rien n’est prévu par la loi pour gérer la relation entre le beau-parent et l’enfant. Au niveau juridique, au niveau du droit civil, le beau-parent n’est pas reconnu dans sa relation avec l’enfant. Ils sont considérés comme des étrangers l’un par rapport à l’autre. Outre les droits et les devoirs des enfants et des parents, la loi met en avant la notion d’inceste comme étant un crime condamnable. Un père ou une mère est puni par la loi s’il commet des actes incestueux. C’est moins clair si le beau-parent est considéré comme un étranger. Ce qui devrait être évident ne l’est pas toujours et peut être vécu comme perturbant, de part et d’autre, notamment en période d’adolescence. Puisqu’elle n’existe pas dans la réalité, la loi doit, dans ce cas, être déjà intégrée symboliquement.
Dans tous les cas, un deuil est à faire lorsqu’on construit une nouvelle famille. Les repères établis dans la construction de la première famille ne sont plus du tout les mêmes dans la seconde. Les repères s’établissent à travers le temps et l’espace. Chaque famille est faite de petites habitudes qui se tissent au fil des ans et commencent à se dessiner très tôt dès l’enfance. La présence du nouveau conjoint et éventuellement de ses enfants une semaine sur deux change la donne. Il s’agit donc d’accepter la perte de la première structure pour en créer une nouvelle qui est peut-être radicalement différente.



A chacun son équilibre…

Dès que d’autres arrivent dans une maison familiale, les façons de fonctionner du passé ne sont plus les mêmes, les habitudes sont remises en cause. La distribution de l’espace change. « Mes filles et moi, on s’est retrouvées à vivre dans notre maison, notre territoire, avec le fils de Paul, un adolescent, que l’on ne connaissait pas du tout», explique Valérie. Dans le cas de la famille recomposée de Valérie, les contacts entre les adolescents, même si les deux filles étaient en demande, sont finalement restés assez distants. Le grand fils de Paul est un garçon extrêmement réservé. Le lien entre cet adolescent et ces adolescentes n’est donc pas automatique. Outre des différences de personnalité, ils n’ont pas grandi ensemble dans l’espace commun qu’ils doivent maintenant partager durant le week-end.
Il importe de trouver un compromis intelligent, réaliste et viable où de bons moments sont possibles, mais peut-être pas tels que le rêve les avait générés : « On vit dans la même maison, mais les ados vivent chacun dans leur bulle ». C’est le fonctionnement de cette famille. Elle a réussi à trouver son équilibre actuel de cette façon et c’est déjà pas mal. Demain, cet équilibre s’ajustera avec de nouvelles données et expériences : des vacances communes, une nouvelle « petite amie », un tournant dans les études, etc.

Se préparer à la cohabitation

Toujours est-il que les territoires sont toujours importants à gérer et cela dès le début. Pascal, 8 ans, habite avec sa mère toute la semaine depuis que le père est parti vivre ailleurs. La mère a rencontré quelqu’un et le nouveau couple pense à une cohabitation. Si ce monsieur débarque un beau jour dans la maison où Pascal vit avec sa mère depuis 3 ans, sans aucune préparation, cela risque de mal se passer. Car l’installation commune nécessite que l’on dise à Pascal les changements qui vont être introduits dans sa vie, ses habitudes, son environnement. Ainsi, l’enfant pourra se préparer à ces changements, qui ne sont pas anodins et qu’il vit comme des bouleversements énormes. Si l’adulte a la faculté d’anticiper le bénéfice psychologique que l’enfant pourra retirer d’une nouvelle union, l’enfant ne l’anticipe pas, il vit les choses immédiatement. Il importe donc de passer du temps ensemble, de nommer les choses, de répondre à ses questions, de lui expliquer clairement et concrètement les places, les devoirs et les droits de chacun, bien avant la cohabitation. Il s’agit de parler.

Intégrer…

Si les parents ont le rêve d’une famille idéale, les enfants, petits ou ados, sont également aux prises avec ce rêve. Quelque part subsiste le rêve de la réunification des parents séparés. Rêve structurant où il y a place dans le triangle où il s’est construit. Une nouvelle rencontre signifie la fin du rêve de la réunification. Comment accepter ce nouveau compagnon, cette nouvelle compagne, « qui prend la place de maman » ? Si le deuil du couple parental n’est pas fait, il peut y avoir un rejet du nouveau compagnon, de la nouvelle compagne. L’enfant se renferme, devient difficile, néglige l’école, s’oppose au nouveau venu. Il va devoir intégrer que ses parents biologiques ne reformeront pas un couple. La préparation avant la cohabitation, l’apprivoisement et le temps qui passe vont rassurer l’enfant et lui permettre de s’adapter.
Lorsqu’une stabilité s’installe, après un temps plus ou moins long, l’enfant pourra se positionner par rapport à cette nouvelle relation. Et l’investir peu à peu, très positivement, positivement, ou moins. Tous les degrés d’investissement sont possibles, légitimes et à accepter. Les cas de figures sont multiples, mais le plus important est toujours d’aider à parler. Aider à mettre des mots sur ce que l’on vit et ressent est toujours un soulagement, que l’on soit adulte et a fortiori encore bien davantage quand on est enfant.
Quoi qu’il en soit, la plupart du temps, les enfants ou les ados se réjouissent de ne plus voir leur parent seul. Ils se réjouissent du bonheur de leur parent. Et le nouveau couple est alors un soulagement : l’enfant n’est plus dans le face-à-face avec un seul parent.



Croire au processus…

Est-il besoin de le dire ? Si les parents séparés ont une bonne relation, tout est beaucoup plus facile à vivre. Si ça ne se passe pas bien, c’est moins facile. En tous cas, ces parents séparés ont à entrer dans un processus intérieur personnel où la séparation est totalement intégrée. Ce n’est pas aux enfants à porter les blessures, les ressentiments, les rancunes, les rancoeurs dus à la séparation. Tout le monde s’accorde là-dessus. Mais que faire quand on rage et qu’on ne le veut pas ? Que faire de sa colère, de sa rancune, de sa souffrance, de son sentiment de trahison ? Il n’y a aucun miracle. Il y a seulement l’intention. Et c’est énorme. Il faut croire au processus. C’est un processus que d’accepter la perte et il prend parfois des années. Gageons que toute intention d’apaisement par rapport à une blessure porte ses fruits de lâcher-prise un jour ou l’autre. Et si ça n’arrive pas, ou si peu, tant pis, il faudra « faire avec », le mieux possible…
C’est un vrai chemin de créer et d’accepter les données de cette nouvelle famille. Un chemin que Joséphine a fait avec beaucoup de maturité lorsqu’elle rencontre Benoît dans la quarantaine, père d’Olivier, 9 ans, qui vit une semaine sur deux avec son père. La force de Joséphine, selon ses propres dires : « ne pas être fusionnelle ». Et puis, « être philosophe, lâcher-prise ». Concrètement ? A certains moments, choisir de se taire. Faire attention aux sujets de conflits possibles, comme la nourriture. Ne faire aucun commentaire sur sa mère devant lui. Se rendre disponible lorsque il en a besoin ; par exemple, les transports vers l’école, la gare. Mettre ses limites.
Au début, lorsqu’il avait 9 ans et demi, Olivier parlait quelquefois à Joséphine avec un ton autoritaire auquel elle a réagi finement mais fermement : « J’ai montré que j’étais l’adulte. Mon attitude a été de lui faire comprendre que je mérite le respect ». Ajoutons la bonne entente du couple et leur soutien mutuel. Notons qu’il est toujours précieux que le parent biologique soutienne le beau-parent devant l’enfant. Ce n’est pas toujours le cas, bien malheureusement. Mais dans le cas de cette nouvelle famille, le lien est harmonieux, ce qu’à 15 ans, Olivier a lapidairement énoncé à l’intention de Joséphine par quelques mots : « J’ai de la chance avec toi»…
Et si on se heurte à des murs, à des impossibilités de comprendre, de s’en sortir alors mieux vaut aller consulter un professionnel qui,parfois très rapidement, parfois en plusieurs séances, vous aidera à assumer ces nouvelles situations en vous donnant des clés pour connaître quel comportement adopter et vous alléger ainsi d’émotions destructrices pour retrouver la paix et la bonne entente dans le « vivre ensemble ».

Marie-Andrée Delhamende



Paru dans l'Agenda Plus N° 291 de Octobre 2017
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