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Les arbres guérisseurs



Décors de nos contes et premiers films d’enfants, les forêts ont de tout temps été le berceau tour à tour de peurs ou de joies profondes, repères de bandits ou de magiciens, temples végétaux sacrés des premiers hommes et compagnes de leurs évolutions.
De la tradition à la science, elles jettent, au propre comme au figuré, un pont entre la terre et le ciel. Sorte de trait d’union entre l’ombre et la lumière, leur complexité fait écho à la nôtre et peut-être est-ce pour cela qu’elles savent si bien nous guérir, corps et âme.



Ce que l’on nomme communément « arbre » désigne un organisme du règne végétal caractérisé par une structure portante rigide - le tronc – ancrée dans le sol par des racines et surmontée d’une couronne de feuilles appelée « houppier ». Sa hauteur, admise comme supérieure à 7 mètres, le distingue des arbustes aux troncs multiples de plus petite taille. Apparus sur Terre il y a près de 350 millions d’années, ces géants végétaux sont classés au sein de deux grands groupes botaniques, les Gymnospermes, connus sous le nom de « conifères » et regroupant les arbres à « aiguilles » (pins, spin, épicéas,...) et les Angiospermes plus connus sous le nom de « feuillus », apparus plus tardivement il y a 100 millions d’années. A l’ancestralité et aux stratégies reproductives relativement « simples » des résineux (ovules « nus », pollinisation souvent par le vent), se mélange donc la relative jeunesse évolutive des feuillus et la plus grande complexité de leurs stratégies reproductives (graines protégées dans des structures se développant en fruit et souvent disséminées par les animaux).

Des arbres et des hommes

Peuplant la Terre bien avant l’apparition de l’homme (environ 5 millions d’années pour les premiers hominidés et 200.000 ans pour les premiers spécimens de notre espèce, l’Homo sapiens), les arbres ont profondément co-évolué avec ces derniers, dans un processus relationnel reflétant au fil des siècles le rapport tour à tour fusionnel ou conflictuel de l’Homme avec la nature. Temples naturels des premiers rites sacrés, les forêts ont ensuite fourni les matières premières nécessaires à la réalisation tant des édifices religieux que des habitations et moyens de transport humains. De trait d’union entre le ciel (et ses divinités) et la terre (et ses enfers comme ses mystères), l’arbre cosmique - tel qu’il est encore envisagé dans de nombreuses populations de par le monde - est ainsi devenu pourvoyeur d’une matérialité à l’image du monde moderne. Source de matériaux (bois de construction, bois d’oeuvre,…) et de nourriture (fourrage pour le bétail, fruits, graines oléagineuses,...), il s’est avéré, grâce aux avancées des sciences, être aussi un réservoir de composés intéressants pour la santé. L’accroissement des sociétés humaines (aujourd’hui plus de 7 milliards d’individus) peut sembler dérisoire face aux près de 3000 milliards d’arbres occupant une superficie de plus de 4 milliards de kilomètres carrés sur la planète (soit 30% de la surface émergée). Pourtant l’impact de l’homme sur cette ressource s’avère considérable avec près de 15 millions d’arbres disparaissant chaque année ! Du monde entier, les scientifiques tirent la sonnette d’alarme face à la catastrophe écologique majeure que représente la perte de ce réservoir végétal de biodiversité et son impact majeur sur la survie de notre espèce et le climat.



Les connaître pour les préserver

La connaissance du monde des arbres a suivi de près cette évolution des sociétés humaines, tournant sa loupe ou son microscope tour à tour vers les paramètres comme la croissance ou les stratégies de défense, bien souvent dans un objectif productiviste de préservation de ressources forestières rentables. Une exploitation accrue des forêts a souvent été de pair avec ces recherches scientifiques intéressées que peinaient à équilibrer des recherches fondamentales tournées vers la découverte des inter-relations primordiales de la forêt avec le monde animal et l’homme. Seule la mise en évidence du rôle des arbres comme réservoir de « phyto-médicaments » potentiellement utiles à l’homme semblait pouvoir servir de barrière protectrice fragile à la folie destructrice de la déforestation touchant essentiellement les forêts tropicales. Pourtant aujourd’hui émergent, de par le monde, des prises de conscience émanant d’hommes de terrain (sylviculteurs, gardes forestiers, ...) comme d’hommes de science (botanistes, physiologistes,…), voire des recherches, certes discrètes, mais porteuses d’espoir, quant au rôle plus global que peuvent jouer les arbres dans l’équilibre de l’Homme ainsi que dans sa relation au reste du vivant.



Arbre de vie

L’arbre est souvent pris pour exemple afin d’expliquer la physiologie végétale en biologie. Végétal chlorophyllien (la chlorophylle est le pigment vert qui donne sa couleur aux feuilles en été), il est capable, grâce à l’énergie lumineuse qu’il capte du soleil, de fixer le gaz carbonique atmosphérique (le CO2) qu’il va transformer en sucres et autres molécules carbonées complexes assurant sa croissance et sa subsistance (processus dit de « photosynthèse »). Les arbres sont ainsi qualifiés de « puits à carbone » car ils peuvent piéger dans leur biomasse en croissance une grande quantité de carbone atmosphérique. Sachant que le CO2 est un des principaux gaz à effet de serre, les arbres participent ainsi activement à la limitation du réchauffement climatique dont on observe aujourd’hui les conséquences désastreuses pour l’homme. Pour sa croissance il va aussi prélever dans le sol d’énormes quantités d’eau (un hêtre en été peut transporter de ses racines à sa cime près de 500 litres d’eau par jour !) ainsi que des éléments minéraux. En transpirant une grande partie de cette eau, il contribue au maintien d’une humidité importante autour de lui et à la génération de précipitations qui, sans lui, seraient quasiment absentes des surfaces terrestres éloignées des côtes maritimes (où l’évaporation des mers garantit des précipitations sur une bande d’environ seulement 600 kilomètres vers l’intérieur des terres). L’arbre est donc un régulateur fondamental du climat terrestre ! Il est en outre, grâce à la photosynthèse, un des principaux pourvoyeurs d’oxygène (O2), gaz indispensable à notre respiration et physiologie. Mais au-delà de cette physiologie fondamentale, l’arbre est aussi capable de bien plus de prouesses…



L’arbre sensible

Outre cette photosynthèse, véritable traduction physiologique d’un lien entre le céleste (l’astre solaire et sa lumière) et le terrestre (l’utilisation des ressources minérales et aquatiques du sol) dont l’arbre a toujours été le symbole, la science actuelle découvre aujourd’hui que ce géant que l’on croyait isolé de ses congénères leur était en réalité étroitement lié. La recherche de molécules à action thérapeutique pour l’homme a fait explorer plus avant les mécanismes de défense des arbres dont ces molécules sont souvent issues. Ont ainsi été découverts des composés volatils servant de « messages » pour les arbres voisins en cas d’attaque de l’arbre par un prédateur (herbivore petit ou grand). Ces messages chimiques peuvent repousser directement l’assaillant, mais aussi attirer vers l’arbre un prédateur spécifique de cet assaillant. L’arbre est donc capable de reconnaître spécifiquement son agresseur (par exemple la salive d’une chenille spécifique) et de fabriquer des composés susceptibles d’attirer vers lui un prédateur de cet agresseur ! Ces composés volatils, tels les terpènes produits en quantité par les conifères, peuvent aussi posséder des propriétés antibiotiques et assainissantes de l’air, intéressantes non seulement pour l’arbre, mais aussi pour l’homme ! La forêt filtre ainsi chaque année près de 7000 tonnes d’air au kilomètre carré ! Ajoutée à l’effet de filtre mécanique effectué par le feuillage, cette propriété explique en partie l’effet bénéfique de l’arbre sur ce qui constitue presque son image dans notre corps : notre arbre respiratoire ! Il est d’ailleurs étonnant de constater cette image en miroir de notre physiologie respiratoire et de celle de ces géants végétaux : alors qu’ils « inspirent » du CO2 et rejettent de l’oxygène (O2), notre respiration fait exactement l’inverse. La morphologie même de notre système respiratoire ressemble étonnamment à celle d’un arbre. De là à imaginer que l’intériorité de l’un fait écho à celle de l’autre, il n’y a peut-être qu’un lien ténu à découvrir, comme l’ont été récemment les liens quasi invisibles qu’entretiennent les arbres dans leurs communautés.

L’arbre qui cache la forêt

L’exploration des échanges des arbres avec leur milieu a permis de mettre en évidence la multitude de liens variés entretenus avec leurs congénères de la même espèce, mais aussi d’autres espèces, animales et végétales. Il est ainsi apparu qu’au travers de leurs racines interconnectées, mais aussi de kilomètres de filaments mycéliens (mycorhizes fongiques) sous-terrain des champignons associés aux racines, les arbres d’une communauté forestière échangeaient entre eux des nutriments, mais aussi des informations ! Des « arbres-mères » seraient ainsi capables de soutenir leur progéniture avoisinante ou encore un congénère affaibli incapable de synthétiser lui-même les composés nécessaires à sa subsistance ! Une cuillère à café de sol forestier contient ainsi plusieurs kilomètres de mycélium fongique, ce qui a justifié l’appellation de « Wood Wide Web » relative à ce réseau d’interconnections et d’échanges. Bénéficiant de la communauté (notamment face aux intempéries), les arbres sont ainsi capables d’entraide familiale, « amicale », mais aussi mutualiste s’agissant par exemple de leur collaboration avec les champignons à qui, en échange du réseau de connexion, ils fournissent de la nourriture. Aux inter-relations déjà connues avec le monde animal (notamment pour la dissémination de leurs graines), c’est donc tout un monde invisible de communications tant chimiques, qu’électriques ou encore mécaniques qui se révèle à nous. Aux USA, a ainsi été identifié un réseau de mycélium fongique associé aux arbres couvrant 900 hectares et pesant près de 600 tonnes, pour un âge estimé à 2400 ans, ce qui en fait un des plus vieux et plus grand « organisme » connu ! Mais comment l’homme s’inscrit-il dans ce schéma relationnel ?



L’osmose entre l’homme et la forêt

Ces liens existant en forêt et récemment révélés par la science, l’homme les expérimente intuitivement depuis son émergence sur Terre, car même si la modernité lui a fait perdre son lien à la Nature, il en est issu et le redécouvre aujourd’hui au gré de pratiques ayant emprunté, certes, d’étranges détours, mais peu importe lorsqu’il s’agit de revenir à soi ! La recherche sur les effets bénéfiques de la forêt pour la santé ont ainsi, dans les années 80, conduit le gouvernement japonais à officialiser une pratique appelée « Shinrin-Yoku », littéralement « douche de forêt » ou « bain de forêt ». Dans ce pays fortement touché par le stress lié aux exigences de productivité, mais aussi encore très relié aux pratiques ancestrales de santé, les chercheurs ont ainsi mis en évidence les bienfaits de périodes d’immersion en forêt. Parmi ceux-ci : stimulation du système immunitaire, amélioration des paramètres de l’humeur (diminution de la dépression et de l’anxiété, sentiment d’énergie accrue,…), diminution du taux de cortisol salivaire (le cortisol étant un marqueur du stress chronique), amélioration de la fonction respiratoire, etc… Ces bienfaits, plus ou moins optimisés en fonction du type d’environnement forestier ont même conduit le gouvernement japonais à identifier des sites précis où pratiquer cette immersion. Car il s’agit bien d’une immersion, c’est-à-dire de laisser, au propre comme au figuré, la forêt « entrer en soi » par une respiration profonde, un rythme lent, une relation aux arbres impliquant les 5 sens : la vision à elle seule déjà apaisante des arbres, l’olfaction de molécules adressant un message direct au cerveau émotionnel, le toucher d’être végétaux vivants, l’audition des bruits intimes des arbres et animaux, voire le goûter des matières végétales.
Cette pratique a aujourd’hui largement débordé des frontières nippones, sans doute portée, comme certaines graines d’arbres, par le vent du bon sens ou peut-être d’une mémoire bien enfouie, celle d’un temps où l’homme et la forêt se savaient pièces d’un même puzzle.

Sylvothérapie ou la « reliance » retrouvée

Ce terme n’existe peut-être pas et pourtant l’entrée sensible en forêt le fait ressentir par chacune de nos cellules. Guérison du corps tout autant que de l’âme, l’immersion en forêt pour plusieurs heures, en pleine présence et conscience offre bien plus que ce que la science en a déjà découvert. Ne croyez pas les livres, ne croyez pas les théories, expérimentez ! Il est souvent dit que lorsque l’élève est prêt, le « maître » apparaît ; cela explique peut-être cette émergence récente d’offres de stages ou d’ateliers de sylvothérapie (nom pris sous nos latitudes pour parler un peu plus savamment du bain de forêt). Il existe sûrement autant de guides pour vous y initier que de sensibilités différentes au sujet. Qu’on l’aborde d’une manière scientifique, énergétique, ésotérique où autre, le bain de forêt se révélera toujours un miroir fidèle de qui vous êtes, avec votre sensibilité du moment. Quel que soit le guide (livresque ou humain) qui conduit à l’expérience sensible des arbres, cette expérience reste une aventure intime avant tout dont le guide ultime restera toujours l’arbre auquel on se relie pour un moment. Au-delà du bien-être général, le bain de forêt est avant tout une invitation à se relier au vivant en soi au travers du vivant de l’arbre. Expérimentez l’énergie du sapin, la force et la bienveillance du chêne, l’élan donné par le charme…expérimentez cette reconnaissance des potentiels qui existent tous en vous et que les arbres, chacun jouant sa note, vont faire vibrer pour les ramener dans le présent, seul moment où, loin des traumas du passé ou des craintes de l’avenir, à travers vos sens et votre essence, tout est possible !

Charline Nocart

EN SAVOIR PLUS :
• La vie secrète des arbres, de Peter Wohlleben, Edition les Arènes (édition intégrale illustrée)
• Mythologie des arbres, de Jacques Brosse, Editions « Petite Bibliothèque Payot »
• Sylvothérapie, le pouvoir bienfaisant des arbres, de Jean-Marie Defossez, Editions Jouvence
• Un bain de forêt, de Eric Brisbare, Editions Marabout
• Shinrin-Yoku – L’art et la science du bain de forêt – Comment la forêt nous soigne, du Dr Qing Li, First ditions
• wwww.shinrin-yoku.org
• www.sylvothérapie.net : le site de Jean-Marie Defossez



Paru dans l'Agenda Plus N° 297 de Mai 2018
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