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L'essentiel et l’éphémère



Juillet nous arrive, et avec lui, les vacances, peut-être des voyages, des découvertes, surtout du temps, un peu ou beaucoup selon nos contraintes, nos choix, nos envies. Nous sera-t-il possible d’entrer dans un temps « expansé », libéré de certaines contraintes éphémères qui nous sortent de l’ici et maintenant ?



Ephémère :
adjectif. qui ne vit qu'un jour, qui est de courte durée et parfois futile, cesse vite.
Ou aussi : qui nous disperse,
Mais également : qui amène la légèreté, la nouveauté, qui nous ramène à la conscience de l’impermanence.


Les congés permettent d’investir du temps dans ce qui nous ressource, pour recharger nos batteries, pour nourrir notre être d’autres activités que les exigences familiales ou les contraintes professionnelles, pour s’adonner à une passion.
Le temps est devenu une ressource fort pré-cieuse dans notre époque, car le temps nous permet de nous déployer dans des activités, dans un autre rythme, nous poussant vers un autre état d’être. Investir un week-end, investir une semaine ou mieux un mois ! Cela devient du luxe… Car la désormais célèbre phrase de notre époque « je n’ai pas le temps » trouve un peu moins à s’appliquer durant les vacances.

Le temps qui nous dilate

Quand nous nous investissons dans une acti-vité dans un temps « dilaté », c’est-à-dire en y entrant sans simplement l’accomplir « vite vite », mais en réalisant cette tâche et en la vivant en phase avec le flux de la vie, notre être profond peut aussi vivre cette dilatation, se laisser conduire par le flux et ceci nous nourrit.
Se libérer de l’éphémère, c’est déjà se ques-tionner sur la relation au temps, surtout pen-dant les vacances. Qu’est-ce qui reste impor-tant ? Comment mieux organiser son temps ? Quelles sont les priorités ? Quels trucs et astuces pour mieux me déployer dans cer-taines activités ? Rendre mes proches plus autonomes, discuter de nos organisations, oser rompre la routine pour se libérer aussi d’automatismes qui nous contractent trop dans l’éphémère. Les enfants peuvent aller à des activités à vélo, et du coup, nous pouvons investir du temps dans autre chose. Nous ne décrocherons notre téléphone professionnel qu'en fin de journée, si nous devons rester absolument connectés, plutôt qu’à toute heure du jour et de la nuit.

Rester connecté ou déconnecté ?

Paradoxalement, la plupart des médias nous invitent pourtant à rester « connectés » pendant les vacances. Qui dit connexion dit aussi le flot des actualités, des réactions, des tweets, etc. Le brouhaha de l’éphémère, d’une certaine façon.
Pour parler du brouhaha de l’éphémère, rien de tel que quelques chiffres liés à Twitter, un des réseaux sociaux de l’éphémère en particu-lier : à chaque seconde environ 5 900 tweets sont expédiés via Twitter, cela représente 504 millions de tweets par jour ou 184 milliards par an.
Le temps des vacances à venir est finalement un excellent temps pour nous questionner sur l’essentiel et l’éphémère ! Car toutes les technologies de communica-tion qui raccourcissent le temps en stimulant la communication dans l’immédiateté (cour-riels, textos, notifications des réseaux sociaux, etc) peuvent aussi freiner cette dilatation du temps et de notre Être qui nous est pourtant bien nécessaire de temps à autre.
Ce flux de l’immédiateté – à sa façon – ne constitue-t-il pas un bruit de fond dans nos vies ? Si c’est en étant parfois privé d’air que l’on peut conscientiser que respirer est magique, alors n’est-ce pas aussi en étant hors de ce flux de l’éphémère que l’on peut se rendre compte de son impact dans notre vie quotidienne ?



Ailleurs et après ?

Nul n’ignore plus que vivre dans l’ici et main-tenant est une clé d’épanouissement, or, ce bruit de fond nous transporte constamment ailleurs, avant ou après. Par exemple, l’hyper communication aux médias constitue proba-blement un excellent auto-sabotage de l’ici et maintenant ! En sommes-nous conscients ?
Il y a quelques mois encore, lorsque les frais de roaming existaient encore, la communi-cation avec l’étranger était ralentie quand un proche était hors des frontières. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Du coup, même en vacances, les sollicitations risquent d’être mul-tipliées, pour nous ramener à une forme de brouhaha et à une déconnexion avec ce que nous vivons. La tentation de l’hyperconnexion avec cet éphémère viendra-t-elle altérer notre capital temps « vacances » en nous sortant de cette connexion avec notre expérience et nous-mêmes ?
Quiconque a déjà pris le temps d’aller mar-cher ou danser une semaine sans Gsm pourra en témoigner : se libérer de l’éphémère est salutaire ! Cette démarche peut nous connec-ter à notre profondeur, à entrer plus intensé-ment dans une activité, dans une rencontre, à se rendre disponible à Soi, à l’autre, au terroir, bref se mettre en condition pour déguster davantage l’essentiel de la vie.

Entreprendre …

Une autre dimension de la vie où l’éphémère peut freiner nos projets est la dimension de l’engagement et/ou de l’esprit d’entreprise. S’engager dans une activité, une voie profes-sionnelle, une relation, une passion, un projet collectif ou personnel demande du temps, une certaine constance pour s’investir réellement dans ce que l’on crée.
Si l’on désire construire une cabane pendant ses vacances, c’est en plongeant dans le pro-cessus que l’on va s’imprégner de cette expé-rience, la vivre pleinement, développer des capacités pour résoudre des défis, car on sera dans cette expérience ; et dans cette expé-rience, on développera des nouvelles facultés que l’on ne soupçonnait pas forcément.
Si notre téléphone nous rappelle cent fois des notifications de toutes sortes, nous propulsant ailleurs et avant ou après, il y a des chances que ce plongeon dans l’expérience soit moins puissant et que ce contact avec l’éphémère disperse la concentration de l’énergie qui nous est nécessaire pour résoudre les mille petits challenges de notre entreprise.

Nos automatismes

Dans notre vie, mille automatismes guident notre comportement. Ainsi notre cerveau nous facilite d’une certaine façon la vie. On ne doit pas « réfléchir » à comment ouvrir tel robinet ou pour peler une pomme.
Notre personnalité fait de même, elle « auto-matise » un grand nombre de réactions. Est considéré comme « réaction », une action automatique quasi consécutive à un stimuli. Certaines réactions sont salvatrices (on retire sa main du feu, on salue les gens en entrant en réunion, etc), d’autres sont moins brillantes (on grogne si on est contrarié, on élève le ton si on nous manque de respect, on se tait si on nous toise, etc.).
Ces automatismes moins brillants constituent une belle part de « pollution » des relations humaines en ce qu’elles cristallisent des au-tomatismes peu porteurs dans nos interac-tions. Ce sont des automatismes aussi rapides qu’éphémères mais qui laissent des traces à moyen terme.
Pourrions-nous, en ce temps des vacances, repérer certains automatismes dans nos rela-tions, et voir de quelle façon nous pourrions les remplacer par des réponses plus appro-priées, plus diplomatiques, plus construites, mieux négociées, plus coopératives ?



Ceci questionne notre capacité d’écoute, sou-vent perturbée par des stimulations éphé-mères, par des idées éphémères qui nous tra-versent, qui nous font « réagir » plutôt que de nous permettre d’être posés dans l’écoute, l’accueil, la relation, la construction.
Durant ces mois d'été, l’occasion nous est donnée de pouvoir décomposer des séquences relationnelles que l’habitude et les automa-tismes ont contracté en une seconde, alors que certaines séquences ont besoin d’être ponctuées par diverses questions-réponses, d’une heure, d’un jour ou d’une semaine.
Un exemple précis est le choix d’un restau-rant, en voyage. Un automatisme pourrait nous pousser à choisir et à proposer à l’autre tel lieu, telle table. Alors que si on se permet d’étirer le temps, on peut sonder l’autre sur son appétit (un peu, beaucoup ?), sur son en-vie de chaud ou de froid, de junk-food ou de gastronomie, de raffinement ou de simplicité, de terrasse ou d’intérieur, de budget simple ou de cadeau à s’offrir. Si on décompose, on s’accorde mieux à soi, à l’autre, à la vie. Se libérant de l’automatisme, l’expérience du repas en devient plus nourrissante, car on est en phase avec ses besoins et ceux de l’autre, et ce qu’offre la vie à cet instant.
Un autre exemple pourrait être de s’arrêter face à une personne en détresse et de sim-plement écouter. Ne pas réagir, gérer, donner.



Les objets de l’éphémère

Autre domaine où les vacances peuvent nous faire rencontrer une autre facette moins relui-sante de l’éphémère : les objets jetables et autres souvenirs d’un jour.
Certains pays viennent d’interdire les pailles. Voilà un petit symbole des vacances lorsque le « mojito » vous arrive. Cela a l’air « sympa-thique » mais cela reflète un mouvement plus profond de nous questionner sur les objets de l’éphémère. En vacances, la tentation est grande, le jetable est si facile pour nous. La planète, elle, elle déguste, de même que les océans , les oiseaux, les algues, les poissons,…
Combien d’objets « jetables » ou à cycle « ul-tra-court » allons-nous utiliser, avant de nous en débarrasser ? En voyage, cette tentation est quasi quotidienne. Il manque un ballon à notre fils, achat rapide sur la digue, à moindre coût. Trois heures après, ballon crevé et déjà oublié… Couverts jetables. Sacs jetables. Ob-jets jetables. Ou nos « chinoiseries » (objets low-cost à durée de vie proportionnelle au prix et à la qualité).
Le marchandising est aussi un puissant levier de l’éphémère : pour le mondial de foot, mille accessoires d’un jour sont produits. Qu’en restera-t-il mi-juillet ? Cette folie du mar-chandising est-elle en phase avec les défis de notre époque ? Poser la question, ici plus que jamais, c’est y répondre. Le marchandising est pourtant un vecteur-clé du marketing dans les évènements, les films, les sagas,…
Et parmi les mille et un souvenirs d’un voyage, il y a aussi des objets de l’éphémère. On trouve « fun » tel gadget, à la sortie d’une visite, d’un musée car, dans le contexte, il résonne avec ce que nous venons de vivre. On rentre, on sort du contexte, l’effet de résonnance est moins grand ou disparaît et le gadget semble bien moins étonnant et l’on se demande ce qui nous a motivé à le ramener.
Les objets de l’éphémère peuplent un monde étrange de tiroirs, de caves et de greniers. Emballés, associés, dispersés, ils se multiplient incognito au gré de nos furtives et éphémères envies jusqu’à prendre un peu trop de place dans nos lieux de vie. Ils sont comme les re-liques d’un évènement dont on peine à se rap-peler, ils ne se font pas prier à nous encombrer.
Cet été, oserions-nous laisser ces ex-voto modernes, ces reliques du foot ou d’un musée repartir vers une seconde vie ou vers un recy-clage judicieux ? Nul doute que chacun dis-pose aisément de dix objets de l’éphémère à transmettre vers une destinée plus sensée que les tréfonds de nos maisons.

La joie de l’instant

L’éphémère peut aussi être cadeau. La vie est pleine de ces instants furtifs de rencontres éphémères et si savoureuses. Tel serveur dans un restaurant qui blague en nous amenant un plat, tel brocanteur qui nous partage une anecdote. L’éphémère ici rend léger, honore la vie par sa saveur, par sa surprise, par sa candeur.
La nature a compris que l’homme est aussi émerveillé par l’éphémère, alors elle a créé un monde avec ses instants magiques et de courte durée. C’est pourquoi les couchers de soleil nous touchent tant et tous, ou croiser un chevreuil ou une luciole dans un maquis également. L’éphémère nous rappelle en quelque sorte que le temps est précieux, et que, conscient du temps et de l’instant, cha-cun peut cueillir des bons moments tout en préservant l’environnement.

Bon ressourcement !

Raphaël Dugailliez





Paru dans l'Agenda Plus N° 299 de Juillet 2018
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